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24 février 2008

Football et racisme: et si les hooligans nous ressemblaient... Tim Crabbe, professeur de sociologie du sport à l’Université britannique de Sheffield Hallam.

 
bf98e1485dd548b71b2a7df684a4b8c3.jpgLe démon du racisme habite les stades. Parce que les supporters appartiendraient à l’extrême droite? Non, ils ne font qu’exploiter les vieux clichés enracinés dans l’esprit de Monsieur tout le monde.

Voilà trois jours à peine que la saison du championnat anglais a commencé, quand, au cours de la rencontre Liverpool-Arsenal, Patrick Vieira est exclu par l’arbitre. Milieu de terrain de l’Arsenal de Londres et membre de l’équipe de France qui a remporté la coupe du monde et l’Euro 2000, il vient de recevoir son deuxième carton rouge en deux matches. La presse britannique s’empare de l’affaire. Patrick Vieira va-t-il rester en Angleterre? Les journaux soulignent que le joueur se plaint d’être la cible de remarques xénophobes, tant de la part d’autres joueurs que de diverses personnalités. Parce qu’il est noir? Non, affirme-t-il, parce qu’il est français. On se souvient d’ailleurs des avanies subies, en leur temps, par Eric Cantona, Franck Lebœuf et Emmanuel Petit.



Le racisme des supporters anglais a changé de forme
Quelques mois plus tôt, un défenseur de West Ham, un autre club londonien, avait été sanctionné pour ses propos racistes: lors d’une algarade au cours de laquelle Patrick Vieira lui avait craché dessus, il avait répliqué en traitant son adversaire de «French prat» (petit con de Français) qui «sentait l’ail». Harry Redknapp, le manager de West Ham avait alors pris la défense de son joueur. «Quelle absurdité de le punir pour si peu», avait-il commenté. «Tout cela pour une blague!»
En Angleterre, berceau du hooliganisme, le racisme des supporters existe toujours, il a seulement changé de forme. Dans les années 70 et 80, les supporters accablaient d’injures les joueurs noirs. La fermeté des campagnes d’opinion condamnant ces manifestations avait fini par porter leurs fruits.
Mais les préjugés n’ont pas disparu et, ces dernières années, un racisme plus insidieux empoisonne le jeu. Dans presque toute l’Europe, les stades servent de défouloir aux esprits les plus étroits. Sous prétexte de rivalité sportive, on y tolère des attitudes qui n’ont pas droit de cité ailleurs.
Une affaire tragique, à Saint-Sébastien en Espagne, en est l’exemple le plus récent. A l’issue d’un match entre les Basques de Real Sociedad et l’Atletico de Madrid qui se solde par un score nul, les supporters s’affrontent violemment. Un supporter basque, Aitor Zabaleta, est tué. Selon la version officielle, il s’agit d’une simple échauffourée qui a mal tourné. Pourtant, Ricardo Guerra, mis en examen pour ce meurtre, est membre du Bastion. Or, lors de la rencontre, ce groupe d’ultras de l’Atletico chantait sur l’air de l’hymne national espagnol: «Dehors, dehors les pédés, les nègres, les Basques et les Catalans». Ils vont même surenchérir, pendant le match retour, en exhibant devant les caméras de télévision un drapeau portant la croix gammée.
Pour de nombreux commentateurs, la haine raciale qui s’exprime dans les stades reflète l’influence des groupes néo-nazis sur ce milieu. Dans toute l’Europe, des groupes de supporters exsudent la même haine de l’étranger. Ils gravitent autour de l’Atletico et du Real Madrid en Espagne, du Lazio et du Milan AC en Italie, du PSG en France et du Red Star Belgrade en Yougoslavie… Ils ont forcé le club italien Udine à abandonner son projet d’engager le joueur israélien Ronnie Rosenthal en multipliant les bombages antisémites sur le siège du club; à Rome, ils déroulent face à leurs rivaux locaux une banderole où l’on peut lire: «Auschwitz est votre pays, le crématoire votre foyer».
Ces manifestations de haine raciale reflètent-elles pour autant une véritable emprise des groupes néo-nazis sur les supporters? En Allemagne par exemple, l’influence de l’extrême droite dans les stades est largement admise et soulignée par les médias. Pourtant, selon le professeur Volker Rittner, de l’Institut de sociologie du sport de Cologne, «les symboles nazis ne servent qu’à provoquer, à briser les tabous. Ils n’ont pas de visée politique et servent uniquement à attirer l’attention, à faire la une des journaux du lundi».
Même quand le racisme des supporters se veut plus politique, il reste souvent instable et fluctuant car en réalité, seules comptent les rivalités entre clubs: à la première occasion, le racisme cède le pas. En 1990, en Italie, pendant la coupe du monde, les supporters de Naples avaient renié leur équipe nationale au profit de l’équipe argentine, dans laquelle évoluait Diego Maradona, qu’ils considéraient comme un véritable héros. Aussitôt, les «ultras» du Nord avaient manifesté leur hostilité traditionnelle envers ces «sudistes» en prenant parti pour les équipes affrontant l’Argentine: ainsi, même les supporters les plus racistes s’étaient brusquement pris de passion pour l’équipe camerounaise...
Fondée sur l’antagonisme, la culture des clubs de supporters blancs exige de recourir à «l’insulte efficace», à la provocation la plus pertinente, celle qui saura le mieux blesser. Au Royaume-Uni, les supporters de tous les clubs rivaux de Liverpool scandent régulièrement: «Plutôt être pakistanais qu’habitant de Liverpool». De même, en Italie, les supporters nordistes parlent souvent des «Noirs» quand ils évoquent leurs adversaires méridionaux. Dans chacun de ces cas, l’insulte est efficace parce qu’elle fait référence à un groupe racial méprisé par les fans des deux camps. Affirmer que l’on préfère le «Paki» à l’habitant de Liverpool revient à charger l’injure d’une forte dose de venin, tout comme associer les Italiens du Sud à la noirceur suffit à raviver de vieux fantasmes nés de la proximité géographique de l’Afrique.

Injures proférées sous toutes les latitudes
L’efficacité des propos racistes repose sur les préjugés dont souffrent certaines minorités ethniques dans de larges secteurs de la société européenne blanche. De ce point de vue, le racisme apparaît comme marginal plutôt que programmatique: il représente une arme parmi d’autres, utilisable dans les rivalités ritualisées entre supporters, pour peu que les circonstances s’y prêtent. Comme on le sait, ni les chants des ultras italiens, adaptés du répertoire communiste ou fasciste, ni les hymnes chrétiens entonnés par les fans britanniques, ne permettent de conclure à de quelconques affinités politiques ou religieuses.
En comparant les injures proférées sous toutes les latitudes, on se rend bien compte qu’elles s’appuient sur des préjugés communs aux supporters. Au Brésil par exemple, où de nombreux fans appartiennent à des groupes ethniques marginalisés et souffrant eux-mêmes de discrimination, les abus racistes sont rares (c’est la dérision sexiste qui prévaut). En Angleterre, les succès sportifs des joueurs noirs ont modifié la donne: l’humour xénophobe prend pour cible les Pakistanais ou, dans le cas de Patrick Vieira, les Français. En Europe de l’Est et, dans une certaine mesure, en Allemagne et en Italie, le racisme anti-noir tient toujours le haut du pavé, en raison de la relative rareté des joueurs noirs dans les équipes.
Le spectre du racisme qui habite les stades nous atterre. Mais on se fourvoierait à chercher ses origines dans l’influence de l’extrême droite ou dans une déviance psychologique des supporters. Cette violence n’est qu’un symptôme. Le mal est ailleurs, dans la société européenne elle-même.

17:25 Publié dans racisme | Lien permanent | Commentaires (0)

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