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29 août 2009

Les Juifs de Turquie et le Génocide Arménien

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Un ouvrage à contre courant par le chercheur et historien indépendant Rifat Bali a été récemment publié en Turquie, déterrant des faits et des informations de première main qui illustre à coup sûr la façon dont les institutions font du chantage auprès des représentants de la communauté juive et à travers eux les organisations juives des Etats-Unis - pour assurer leur soutien contre la campagne arménienne de reconnaissance du génocide. Le titre du livre, Devlet’in Omek Yurtaslanri - Cumhuriyet YillanndaTurkiye Yahudilen 1950-2003 , peut être à peu près traduit en anglais en "Les Citoyens Modèle de l’Etat - Les Juifs de Turquie dans la Période Républicaine 1950-2003" (je m’en référerai au livre, dans cet article, par "Les Citoyens Modèles").

Ce livre est le produit d’un méticuleux travail effectué par Rifat N. Bali (1) au cours de nombreuses années dans à peu près 15 centres d’archives dans le monde, dont les Archives Juives d’Amérique (Cincinnati, Ohio), les Archives Internationales B"nai B"rith (Washington, D.C.), l’Administration des Archives Nationales et des Enregistrements (Maryland), les Archives Nationales Israéliennes (Jérusalem), les Archives Sionistes Centrales (Jérusalem), les Archives d’Etat Turques (Ankara), des archives publiques à Tel Aviv, des archives privées (telles celles de Manajans Thompson A.S., une agence de publicité basée à Istanbul. Ainsi que ses archives personnelles. Il a aussi parcouru des centaines de livres, thèses et articles en turc et en d’autres langues, et interviewé de nombreuses personnes.



"Les Citoyens Modèles" c’est en fait le volume complémentaire de Bir Turkeslime Seruveni-Cuhuriyet Yulannda Turkiye Yahudilen, 1923-1945 (Une Histoire de Turquification - Les Juifs de Turquie dans la Période Républicaine 1923-1945), un livre de référence que Bali avait publié en 1999 qui révèle la vraie image des relations de domination entre l’élite au pouvoir et les non-Musulmans en général (et les Juifs en particulier) après la fondation de la République Turque.

Les livres de Rifat Bali sont la source d’information la plus riche pour quiconque cherchant à étudier l’histoire des non-Musulmans en Turquie pendant la période républicaine. Ces ouvrages diffèrent des autres par leurs abondantes références d’archives, les détails de la vie de tous les jours, et leur description des contextes politiques, sociaux et culturels. Ils sont le résultat d’un travail ardu et infatigable mené à la fois dans les archives publiques et privées, avec une lecture très détaillée de la presse quotidienne - qui, présent dans les ouvrages de l’histoire des Juifs de Turquie, éclaire bien la façon dont "les institutions" en Turquie, un système organique consistant non seulement en l’appareil d’état mais aussi en les représentants de la ’société civile’ depuis les organisations professionnelles jusqu’à la presse, manœuvré dans son ensemble pour traiter les non-Musulmans de Turquie comme des otages et non comme des citoyens égaux. Bien que l’histoire des minorités de Turquie soit devenue un centre d’intérêt au sein d’une académie contestataire et d’un cercle limité d’intellectuels après le tournant du millénaire, (simultanément à la perspective d’adhésion de la Turquie à l’UE), autant que je puisse en juger, aucun travail dans ce domaine n’est soutenu à ce point par la presse, bandes dessinées, nouvelles et articles compris.

Juifs de Turquie faisant pression contre le Génocide Arménien

Dans ce livre de 670 pages, Rifat Bali donne le détail des efforts du gouvernement pour mobiliser ses sujets juifs pour obtenir le soutien du lobby juif des États-Unis contre les militants arméniens. En même temps, Bali montre comment les autorités turques joua le gouvernement d’Israël contre les décideurs politiques des USA dans le même but, en faisant usage de sa position stratégique dans le Moyen-Orient, promettant quelquefois, des récompenses (c’est à dire élevant le niveau de relations diplomatiques avec Israël), à des moments faisant des menaces ouvertement ou de façon masquée (c’est à dire coupant les ressources logistiques vitales d’Israël en limitant l’utilisation des bases US en Turquie).

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Le livre fournit également des éléments sur la façon dont les diplomates turcs et les porte-parole semi-officiels de le politique turque, tout en développant leur activité dans les groupes de pression, menaçaient à la fois Israël et les USA en indiquant que si le lobby juif ne parvenait pas à empêcher les initiatives arméniennes à l’étranger - la Turquie ne serait pas capable de garantir la sécurité des Juifs de Turquie. Des initiatives comme la programmation de documentaire sur le Génocide Arménien par une chaîne de TV israëlienne en 1978 et 1990. La participation arménienne à une conférence internationale en Israël en 1982. Le dépôt d’une motion pour la discussion sur le Génocide Arménien à la Chambre des Représentants des USA, etc. C’est devenu une pratique de routine pour les autorités turques de nier invariablement de telles menaces. Cependant, le travail industrieux de Bali dans les archives révèle des rapports de première main qui confirme ces allégations.

Mais ce n’est pas tout. A travers ses livres, Rifat Bali démonte en totalité le système socio- politique du processus faisant des représentants de la communauté juive les actifs supporters du combat du gouvernement turc contre les revendications arméniennes dans l’arène internationale.

Regardons à présent le contexte. Dans tout ce que Bali nous expose, nous pouvons voir qu’il y a toujours un frénétique, un extrêmement vulgaire anti- sémitisme librement exprimé par les fondamentalistes et les racistes islamiques, et ouvertement toléré par le gouvernement et la justice. Un tel anti- sémitisme - croissant à des moments avec la tension montante entre Israël et les pays Musulmans du Moyen-Orient - allait souvent jusqu’à louer Hitler d’avoir fait ce qu’il fallait et exterminé les Juifs, déclarant les Juifs ennemis de la race humaine entière ; listant les caractéristiques attribuées aux Juifs comme les pires pouvant être trouvées dans les êtres humains ; dans un cas, placardant des affiches sur les murs d’une banlieue d’Istanbul peuplée de Juifs, et dans un autre, adressant une lettre aux membres en vue de la communauté juive , les menaçant, s’ils n’ "allaient pas au diable hors de la Turquie" sous un mois, personne ne pourrait être tenu responsable de ce qui leur arriverait."

A chaque fois que les représentants de la communauté juive ont approché les autorités pour leur demander de prendre position contre un anti- sémitisme aussi évident, la réponse a été la même : il ne s’agit que de voix marginales qui n’ont aucun impact sur le public en général et il règne en Turquie la liberté d’expression.

La dette perpétuelle des Juifs envers les Turcs

Un fait important sur ce violent anti- sémitisme est qu’il accompagne la conception officielle et publique largement répandue des Juifs comme hôtes de la Turquie dont ils sont les débiteurs ; c’est une dette qui ne peut pas être payée quelle que soit la façon que les débiteurs envisagent de la payer. Cette vision n’est pas le seul fait des éléments extrémistes de Turquie, mais de la société toute entière - depuis les élites jusqu’à la personne moyenne ; c’est une conviction conçue à dessein et maintenue par les institutions. Et elle permet la perpétuelle, l’interminable, l’infinie génération et régénération de la relation de domination en Turquie entre les institutions et les non - Musulmans en général, et les Juifs en particulier, manifestée dans le traitement des seconds comme des otages.

Il y a des manifestations régulières de cette relation. Le plus insupportable est la répétition éhontée, extrêmement offensante, par les officiels gouvernementaux de haut rang et la presse bien pensante, de la façon dont la Turquie leur a généreusement donné asile en 1492, quand ils furent chassés d’Espagne, et de la façon dont le peuple turc a toujours "tellement" bien traité les Juifs, avec "tolérance" tout au long de l’histoire. Ce thème est répété à toute occasion mais est exprimé sur un ton plus haut et de façon plus autoritaire à chaque fois que la pression sur la Turquie concernant le Génocide Arménien augmente à l’étranger. Un autre thème a été l’obligation faite aux Juifs de faire matériellement la preuve de leur gratitude à la Turquie pour avoir accueilli l’accueil de scientifiques allemands tout de suite après l’accession des nazis au pouvoir (les lecteurs du premier volume vont se rappeler instantanément comment la Turquie refusa des milliers de demande d’asile de Juifs allemands ; comment 600 Juifs tchécoslovaques, à bord du bateau "Parita" furent refusés, et comment 768 passagers du bateau roumain "Struma", après avoir été gardés pendant plusieurs semaines au large d’Istanbul dans la misère et la faim, furent envoyés à la mort en Mer Noire par les autorités turques avec un seul survivant durant l’hiver 1942).

Un exemple typique est l’histoire de la fureur qui éclata en Turquie en 1987 quand le Conseil du Musée du Mémorial de la Shoah à Washington DC décida d’inclure le Génocide Arménien- comme premier génocide du 20ème siècle- dans le Musée du Mémorial qui devait être construit. Les media bien pensant, et pas seulement les nationalistes extrémistes, commencèrent une campagne qui devait durer plusieurs années. Melih Asik, de Milliyet (qui s’est toujours défini lui-même comme un journal libéral et démocratique), dans son article du 20 décembre 1987, accusa "des Juifs" d’être ingrats. Après avoir observé le rituel habituel de rappel aux Juifs de la générosité des Turcs en 1492 et lors de la seconde Guerre Mondiale, il écrivit : "nous les avons traités avec la plus grande gentillesse pendant de nombreuses années et maintenant ces mêmes Juifs se préparent à nous présenter au monde dans le musée de l’Holocauste comme des génocidaires. Avant toute chose, cette conduite devrait être exhibée dans le musée ’des témoignages d’ingratitude et de disgrâce.’

Melih Asik comme on peut le voir, est tellement sûr que ses lecteurs ne se poseront pas de questions sur l’utilisation des mots "ces mêmes Juifs" ni sur le ridicule de l’identification de ces Juifs qui cherchaient refuge dans l’Empire Ottoman en 1492 avec ceux siégeant au Conseil du Musée du Mémorial de l’Holocauste en 1987. IL est à ce point confiant parce qu’il sait qu’une telle identification et importance est un schéma ordinaire, quotidien intériorisé par les lecteurs de la presse turque.

Un autre présentateur très libéral et démocrate de Turquie, Mehmet Ali Birand, connu comme briseur de tabou dans les années récentes, égala - et même dépassa -Asik dans son article du 29 décembre 1987, article qui parut dans Milliyet. Dans cet article, il faisait publiquement appel aux Juifs de Turquie pour qu’ils remplissent "leur devoir de gratitude" et fasse de leur mieux pour empêcher les Arméniens d’inclure le Génocide Arménien dans le musée. Il ajoutait : "N’est ce pas notre droit d’espérer [une telle manifestation de gratitude] de chaque citoyen turc ?" Il est à peine nécessaire de noter que juste avant cet appel au devoir, Birand payait tribut à l’habitude de mentionner la générosité turque envers les Juifs en 1492.

Pas du tout un apologiste

Il est cependant important de noter que Bali n’est aucunement intéressé par la justification des efforts vigoureux du lobby juif pour plaire aux autorités turques. Même s’il avance une profusion d’éléments prouvant la pression considérable à laquelle est soumise la communauté juive de Turquie, ces preuves ne l’empêchent pas de rendre compte du zèle des leaders juifs de Turquie pour défendre les vues turques ou pour soutenir la politique officielle turque. Le livre comporte de nombreux comptes-rendus sur la manière dont le Grand Rabin turc confirma la joie et le bien être de la communauté juive en Turquie opposée à la promotion de la thèse du Génocide Arménien, et celle dont la Fondation du Cinq- Centième, établie par les leaders des Juifs de Turquie en 1992 pour célébrer le 500ème anniversaire de l’arrivée des Juifs en terre ottomane, faisait la promotion des thèses officielles turques.

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Il est clair dans le livre que Bali ne veut pas faire de commentaires sur le sens de ses découvertes, il veut plutôt réunir les faits comme un scientifique , évitant de faire des commentaires personnels, de tirer des conclusions, ou spéculer sur les raisons ou les conséquences de certains faits et événements. Ce qu’il expose est assez clair pour donner une image complète aux yeux du lecteur. C’est au lecteur de reconnaître, par exemple :le fait que ceux qui critiquaient les Juifs de Turquie, pour leur soumission n’ont pas le droit d’attendre du courage - quand aucun d’entre eux n’ont élevé leur voix contre l’anti- sémitisme enragé librement étalé par les fondamentalistes, ou contre les insinuations de fonctionnaires du gouvernement, ou contre les menaces tout à fait explicites des responsables politiques qui ne cessaient de demander aux Juifs de prouver leur loyauté à l’état turc ou renoncer à leur droit d’être traités comme des citoyens égaux.

Un dernier mot sur le livre de Rifat Bali "Citoyens Modèles". Il devrait être sans aucun doute traduit en anglais pour ceux qui sont intéressés par le facteur juif dans le combat contre les initiatives des Arméniens pour la reconnaissance du génocide. Il serait impossible pour qui que ce soit en Turquie ou ailleurs de faire une évaluation réaliste, objective et complète des succès de la Turquie dans le soutien des leaders juifs à la fois en Turquie et à l’étranger sans avoir lu ce livre. Mais en outre, le livre les "Citoyens Modèles" est un guide qui révèle à quel point les racines de l’anti - sémitisme sont encore profondes dans une Turquie qui prétend être un pays européen, frappant à la porte de l’UE. Il montre également à quel point il peut être puissant quand les ressources humaines du pays sont mobilisées contre les citoyens juifs- pour obtenir des leaders de la communauté juive qu’ils agissent comme on leur dit d’agir. En tournant les pages du livre de Bali, le lecteur est conduit à constater que l’anti- sémitisme a un contexte historique tellement horrible et tellement vif dans la mémoire collective qu’il peut être l’instrument de manipulation des victimes, et très efficace à transformer des ’citoyens modèles’ en exécutants volontaires de politiques gouvernementales.

Ayse Gunaysu

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Secrétaire de la Fédération des Droits de l’Homme en charge de la question des minorités de Turquie

À la suite de la publication de cet article par The Amenian Weekly (20 juillet), le chroniqueur Avedis Kevorkian, de Philadelphie, apporte le témoignage suivant : "Il y a beaucoup d’années, tandis que je vivais à Londres, un journaliste israélien me parla d’une grande histoire qu’il savait mais ne pouvait pas utiliser. Il avait appris la façon dont les Turcs mettraient la pression sur les ambassadeurs israéliens à Ankara afin d’obtenir qu’ils fassent comme Ankara souhaitait. Il vérifia auprès d’un ambassadeur israélien qui lui expliqua comment cela se passait.

L’ambassadeur serait convoqué au Ministère turc des affaires étrangères et il lui serait indiqué ce qu’on espérait de lui - en fait, servir les intérêts de la Turquie. Si l’ambassadeur avait refusé, disant, par exemple, que la demande n’avait rien à voir avec Israël ou les intérêts d’Israël, il lui serait dit, "vous savez, Excellence, que l’homme de la rue turc a le sang très chaud, et s’il apprenait qu’Israël a refusé d’aider la Turquie... et bien qui sait ce qui pourrait arriver aux Juifs de ce pays." Le message serait reçu, et l’ambassadeur relaierait la "demande" à Jérusalem.

Quand mon ami journaliste dit qu’il ferait connaître cette affaire, il lui fut dit "si vous le faites, je nierais (l’avoir racontée).

Mon ami vérifia avec les ambassadeurs d’Israël précédents à Ankara et chacun d’eux confirma l’histoire avec la même promesse de nier au cas où. Son éditeur décida de ne pas publier l’histoire - même avec la possibilité de nier.

Il me dit aussi que la télévision israélienne avait préparé un documentaire de deux heures sur le Génocide Arménien mais fut empêché de le diffuser parce que le gouvernement israélien l’avait interdit à cause des protestations de l’ambassadeur turc.

Si d’autres histoires de la sorte, et bien sûr, des livres tels ceux de Bali, étaient largement répandus, peut-être même les membres du congrès supins pourraient répugner à écouter le Lobby Juif pour des questions qui ne les concernent pas."

(1) Rifat N.Bali est un chercheur indépendant francophile, spécialiste des minorités non musulmanes, diplômé de la Sorbonne, auteur de plusieurs ouvrages et membre du Centre de Recherche Sépharade et de la culture turco-ottomane.

NDLR : le blog israëlien Israelated qui avait immédiatement relayé l’article d’Ayse Gunaysu, le 20 juillet (Submitted by ami_iss on Mon, 2009-07-20 15:46) à cette adresse > Israelated, a depuis été supprimé. Cependant il apparaît "en cache" sur le moteur de recherche Google.

Voir aussi Antisémitisme dans les médias turcs

et rifat.jpgVideo-Conférence

J.E

Commentaires

Un remarquable article, mais très dérangeant pour les fascistes Turcs de la secte ERGENEKON qui sévit toujours en Turquie.
Cette secte, Les Loups Gris, qui est actuellement devant la justice Turque, a la même idéologie que le Comité Union et Progrès du sinistre Talat Pacha qui a programmé et réalisé le Génocide des Arméniens.
Cette secte empêche toute démocratisation de la Turquie dont le peuple a vécu dans l'obscurantisme le plus total pour tout ce qui touche à son Histoire Ottomane et Turque constamment révisée et falsifiée depuis 1908.
Depuis l'assassinat de H.Dink, la Turquie découvre quelque peu certains pans de son histoire et certains commencent même à s'exprimer, certes encore trop timidement, article 301 oblige, mais il faut bien un début à tout, afin que certaines vérités éclatent au grand jour et que le peuple Turc retrouve toute sa dignité et son honneur, bafoué par l'idéologie fasciste et Ultra nationaliste de la secte Ergenekon.

Écrit par : ARARAT | 09 janvier 2010

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